Je veux plus être journaliste (c’est la faute à internet)
Pour passer le temps à Istanbul, en attendant que le consulat d’Azerbaïdjan me donne mon visa, je pensais faire un p’tit papier sur le revirement de l’opinion publique turque vis-à-vis d’Israël.
D’après ce que m’a raconté un prof d’université croisé la semaine dernière, les manifs anti-israéliennes ne sont que la partie visible de l’islamisation rampante de la société turque. Le quotidien Sabah et la chaîne ATV joueraient un rôle important dans ce processus dont le gouvernement semble tirer les ficelles.
En effet, les 2 entreprises furent vendues l’année dernière dans des conditions douteuses (l’Etat les saisit en se justifiant du trop lourd passif du propriétaire, Ciner, puis les revendit à un unique enchérisseur financé par des banques d’Etat) et se retrouvent maintenant contrôlées par le gendre du premier ministre.
En gros, Erdogan instrumentaliserait et apprécierait la presse islamiste et son antisémitisme bien trempé.

(c) Le Vrinch/Flickr
J’aurais pu faire un article de tout ça. Un interview d’universitaire, 1 ou 2 activistes pro-palestiniens, un coup de fil à l’attaché de presse de l’ambassade israélienne et, hop!, c’est dans la boîte.
Mais voilà. En dehors du marché des médias, je ne connais pas grand chose à la société turque. J’aurais été bien incapable de répondre aux commentaires des internautes pour justifier mon analyse.
Pas envie de subir le sort de Philippe Madelin, qui s’est fait allumer par les lecteurs de Rue89 lors d’un article sur les écoutes sur téléphone portable en novembre. 541 commentaires plus tard, la crédibilité du gars ressemble à un immeuble du Hamas après le passage d’un F16.
La toute fin du journalisme Moderne?
L’augmentation de la charge de travail des journalistes les force à recopier les dépêches d’agence et les communiqués. Ca, c’est chiffré. Dans les 40% d’articles restants, produits par les journalistes des rédactions, je suppose qu’on pourrait constater une augmentation du nombre de témoins et d’experts cités (comme le montre le graph de Google News, même si cette augmentation en 2005 semble suspecte).

Occurrences du mot 'expert' dans les sources anglophones de Google News.
En refusant de prendre part à la construction de l’info, le journaliste moderne, celui qui s’inspire de Lippmann et se réclame objectif, cède la place à ceux qu’il cite. Mais voilà, faute de temps, on n’a pas toujours le loisir de remettre en perspective un interview. Le travail du journaliste se résume souvent à aller chercher l’émotion avec un témoin, puis à laisser un expert la décoder.
J’ajouterai que par facilité, on a souvent tendance à aller chercher un ‘expert’ avec lequel on est d’accord, avant de décrédibiliser celui dont on se sert pour faire balancier.
Manque de bol, alors qu’elle était déjà mise à mal par l’effritement de la confiance accordée aux journaux (et la chute des ventes), cette petite routine vole carrément en éclat sur le web.
Ecrire un article sur un sujet qu’on maîtrise mal, c’est s’atteler soi-même au pilori des lecteurs, qui apprécient rarement qu’on trahisse leur confiance. Mieux vaut lire directement ce qu’avance l’expert en question, sur son blog, par exemple. La discussion entre internautes avertis (l’instit qui lit un article sur l’éducation, par exemple) et l’expert auteur de l’article apporte encore plus de valeur au lecteur lambda. Quand on nous assénait de croire sur parole une interview tronquée de l’expert X dans un journal papier, nous pouvons maintenant lire un débat d’experts sous chaque article.
(C’est pour ça que le futur des marques d’actualité repose sur les réseaux d’experts à la Rue89 et pas sur les agrégations de journalistes Modernes, à la Mediapart.)
La qualité de la discussion déterminera la valeur créée pour le lecteur. Narvic a beau se lasser d’écrire sur les commentaires, c’est là le problème clé que doivent résoudre les marques médias aujourd’hui.
Car pour l’heure, le site capable de gérer au mieux la production de contenus et la discussion, c’est Wikipédia. Les internautes ne s’y trompent pas, d’ailleurs. Non seulement Wikipédia fait 2 fois l’audience du Monde.fr en France, et les internautes y restent aussi longtemps. D’après cette étude de Comscore, le temps passé par visiteur et par mois atteint 15 minutes pour Wikipédia. Plus que pour tous les sites d’actus français (à l’exception du Monde.fr, qui atteint 19 minutes d’après leur argumentaire pub).
Dernière différence: Wikipédia en Français tourne avec 310 000€ en 2009 (si les 7% du total des articles correspondent à 7% du budget global de $6m). Avec cette somme, le groupe Le Monde peut fonctionner un peu plus de 4 heures et demie.
Et dire que j’ai hésité entre journalisme et économie! Pas faché d’avoir choisi la seconde option.

Excellent billet! Je suis journaliste et j’ai quitté moi-même voici trois semaines une rédaction stable d’un magazine bien établi. La grande majorité des journalistes n’ont pas conscience de ce que vous décrivez très bien.
Je crois que les journalistes gardent au moins le monopole sur une choses: l’enquête sur les faits. L’analyse politique, peut-être, aussi. Pour le reste, comme vous dites, mieux vaut les réseaux et conversations d’experts.
merci pour l’article et surtout pour le concept de marque d’actualité…
[...] à jour: Nicolas Kayser-Bril aurait pu être journaliste mais il ne le sera pas. La faute à [...]
A moins que Nicolas, en professant d’avoir renoncé au journalisme, n’en soit devenu un bien meilleur journaliste…
Sauf que Philippe Madelin avait raison sur le fond, comme l’a montré la contre-enquête de David Servenay: oui, il est techniquement possible, à distance, de «réveiller» un téléphone portable (s’il a sa batterie) et de brancher son micro….
http://www.rue89.com/2008/12/13/ecoutes-ce-qui-est-possible-avec-votre-telephone-portable
Mouais mouais mouais, ne confondons pas tout quand même… Un journaliste n’a pas vocation à parler que de ce qu’il connait. Le journaliste a cette qualité, normalement, indispensable, de pouvoir parler d’un sujet qu’il s’est fait expliquer, par un ou plusieurs experts justement…
Et je ne veux pas donner de leçons de journalisme mais il me semble qu’écrire un sujet sur “Erdogan instrumentaliserait et apprécierait la presse islamiste et son antisémitisme bien trempé.” nécessitera beaucoup plus qu’un ou deux coups de fils !
Par ailleurs, Philippe Madelin dans l’exemple cité est considéré comme un expert justement du domaine, preuve que même les personnes les mieux au fait peuvent se tromper !
Personnellement, je ne crois pas un instant que le futur de l’information sera composé d’une somme d’expertises et que les internautes s’en trouveront contents, informés à la source qu’ils seraient.
D’une part, les experts, y’a les bons et les autres. Ensuite, ces experts, il faut d’abord les trouver et ça, c’est l’un des apports du journaliste et puis, il faut les comprendre ces experts et ça, je m’excuse d’avoir l’air pédant, mais ce n’est pas donné à tout le monde !
Donc, que le futur de l’information réside probablement dans la capacité d’un site à s’appuyer sur une communauté d’experts ET d’internautes avertis (et qualifiés), je suis bien d’accord mais au centre de tout ce maelström, il y a les journalistes et ils ont intérêt à être bons !
Quand on n’a pas les connaissances minimum pour parler d’un sujet, il vaut mieux se la fermer, en effet !
Si en plus c’est pour dire qu’une manifestation contre le massacre à Gaza (très bientôt le carnage) n’est qu’une manifestation anti-israélienne voire antisémite. Vous êtes je le confirme un ignorant, comme la majorité des journalistes.
Il est certain que si c’était les chinois qui massacraient Gaza les manifestations seraient anti-chinoises …
“Wikipédia en Français tourne avec 310 000€ en 2009 (si les 7% du total des articles correspondent à 7% du budget global de $6m). Avec cette somme, le groupe Le Monde peut fonctionner un peu plus de 4 heures et demie.”
Je suis allé une fois dans leur bâtiment (au Monde); à mon avis ils ont un gros budget chauffage.
Mercı a tous pour les commentaıres!
Quelques reponses rapıdes (je suıs dans un cyber a Sınop, petıte vılle turque sur la cote de la mer Noıre, ce quı explıque les ı bızarres)
Sur l’artıcle de Philippe Madelin: Il a raıson sur le fond, d’accord. La clarıfıcatıon de Rue89 a d’aılleurs ete exemplaıre, a mon avıs. Sauf que, en lısant l’artıcle, ma machoıre est tombee par terre, comme celles de plusıeurs rıveraıns de la Rue. Pas le temps d’entrer dans les detaıls, maıs plusıeurs aspects du papıer montraıent qu’ıl ne maıtrısaıt pas le sujet (ce que les commentateurs ont bıen montre).
Sur le role des experts: La encore pas le temps de creuser le sujet, maıs, Pıerre, vous avez constate comme moı le phenomene des blogs d’economıstes. Sur un sujet que beaucoup de journalıstes meprısent et ıgnorent completement (et toujours aujourd’huı, vu le comportement en cours d’eco de mes camarades de promo devenus journalıstes), des blogueurs profs de SES ou de fac, ou sımplement professıonels de la fınance, on capte un part ımportante de la credıbılıte sur ce terraın.
Ensuıte, on peut bıen sur etre journalıste et expert. Reste a savoır sı les redactıons ont encore les moyens de fınancer des mono-specıalıstes, capables de suıvre de tres pres leur beat. De ce que j’aı vu, la tendance va plutot dans l’autre sens, les journalıstes devant couvrır de plus en plus de sujets. Maıs je me trompe peut-etre.
Le journalıste, comme vous le dıtes (et vous n’etes pas le seul) sera celuı quı valıde l’expert, explıcıte eventuellement quelques notıons, maıs sans se poser en fıltre entre le dıscours de l’expert et les questıons des ınternautes – ce que faıt Rue89, quoı.
J’espere pouvoır poursuıvre la dıscussıon bıentot, depuıs un ordı avec des vraıs ‘ı’, sı j’en trouve un avant la Georgıe!
[...] La réflexion de Nicolas du site Windows on the media laisse aussi songeur, souvent les journalistes abordent des sujets qu’ils ne maitrisent pas, sauf que lorsque c’était en papier il n’y avait pas de souci majeur, mais les temps changent, Internet est peuplé d’expert en tout genre, de passionnés qui maitrisent parfaitement leur sujet, ce qui est une grande richesse culturelle. [...]
[...] http://windowonthemedia.com/2009/01/je-veux-plus-etre-journaliste-cest-la-faute-a-internet/ [...]
Pourquoi je veux quand même être journaliste, internet ou pas,
Si je veux être journaliste, c’est parce que j’aime découvrir des choses que je ne connais pas, parce que j’aime ensuite en parler. Si je veux être journaliste, c’est parce que je veux aller dans des endroits où je n’irais pas autrement, parce que je veux ensuite les décrire. Si je veux être journaliste c’est parce qu’avant que tout le monde connaisse tous les blogs d’experts où des discussions intéressantes ont lieu, il faudra encore de l’huile dans les rouages de la démocratie et du débat, et que cette huile, même si parfois elle se fait écraser dans les rouages, ce sont les journalistes… pas la meilleur huile peut-être, mais la moins mauvaise. Si je veux être journaliste c’est parce que quand vous me parlez de la Turquie, que je ne connais pas bien non plus, j’ai envie de savoir. Mais comme vous êtes économiste on n’en saura pas plus. Comme je n’y connais rien, si vous aviez fait un boulot de journaliste, même pas excellent, mais honnête, j’en aurais appris un peu alors que là niet. Si je veux être journaliste c’est parce que j’ai envie d’être tantôt passeur, tantôt aiguillon…
Que l’on me dise que parfois je me trompe, je m’en moque. Si c’est vrai ça m’apprendra à mieux faire mon boulot. Et j’en ai d’ailleurs eu ma dose. Je gagnerai aussi moins d’argent qu’un économiste mais qu’importe.
Mais finalement, la tour d’ivoire dans laquelle on nous a accusé de nous cacher… n’est-elle pas en train de devenir celle des “experts” ou des “économistes” ou des “geeks” ?… ceux qui disent s’y connaître en quelque sorte et qui fédèrent une foule de suiveurs heureux de tirer de leur courtisanerie un surplus de NetAuthorité… et la reprise circulaire de l’information dont on nous accuse, à raison souvent (surtout sur les sites internet d’ailleurs) n’est-elle pas aujourd’hu aussi celle des blogueurs (surtout ceux qui bloguent sur les médias d’ailleurs) ?
Si je veux être journaliste, et si beaucoup veulent partager ce métier, c’est parce qu’il est encore une passion. Parce que quand je me lève, il y a toujours une envie qui me prend, c’est celle de partir découvrir de nouvelles choses et de rentrer le soir ou trois semaines après en connaissant de nouvelles idées, de nouveaux point de vue. Si votre passion c’est l’économie, grand bien vous fasse, mais ne venez pas dire qu’Internet vous a fait passer l’envie de devenir journaliste… ou alors on ne parlait ni du même métier, ni de la même envie.
[...] Je veux plus être journaliste (c’est la faute à internet) [...]
Antonin,
Merci pour ton commentaire!
Pour reprendre l’exemple d’où tout est parti: Si j’avais écrit un peu, j’aurais surtout couru le risque de me faire rouler dans la farine par les quelques personnes interviewés. Et par là même, j’aurais pu modifier votre perception de la situation politique dans ce pays au profit des anti-AKP, en l’occurrence.
De là, de 2 choses l’une. Soit vous vous intéressez à la Turquie, et je peux vous envoyer des liens vers des personnes qui connaissent vraiment le pays et qui pourront vous éclairer. Soit vous avez un moment à passer et je vous conseille de lire un article d’un papier que vous aimez bien.
J’adorerai pouvoir parler des dessous de table de la politique turque. Mais pour ça, il me faudrait des dizaines d’interviews, des voyages à Ankara, Istanbul et Erzurum… Pas vraiment en rapport avec les revenus d’un article. Pour, disons, 5000 pages vues, on gagne 100€ à tout casser. On peut ajouter une pincée d’”intangibles”, comme l’image de marque, mais rien qui recouvre les frais du reportage.
Compte tenu des possibilités de financement actuelles des médias, je pense que l’huile dans les rouages, qui permet aux lecteurs de mieux comprendre le monde, viendra non pas de celui qui prend l’avion pour faire un papier en 2 jours, mais de celui qui sera capable de trouver les experts et les vulgarisateurs et d’organiser la conversation avec le public.
Donc ce n’est pas Internet qui fait que vous n’êtes pas journaliste, mais l’envie de gagner de l’argent (vous avez le droit), et donc effectivement on ne parlait ni du même métier, ni de la même passion.
Antonin,
Je crois que vous faites fausse route. Ce post ne parle pas de moi, mais de la manière dont les rédactions feraient bien d’organiser leurs fonds. (Le titre, c’est pour rire. Haha.) En gros, envoyer un journaliste sur le terrain coute très, très cher et les résultats obtenus peuvent être égalés, voire dépassés par la mise en réseau d’experts.
Pour parler de moi, ça fait bien longtemps que j’ai renoncé à être journaliste (3 ans pour être exact). Et j’écris en ce moment une série d’articles sur les business models des médias en ligne dans les pays d’Europe post-socialistes, financé par moi. Si j’avais voulu des sous, j’aurais fait autre chose.
Financé par vous… mais alors en fait vous êtes journaliste ! :-p
Si j’étais volontairement polémique c’est pour faire remarquer que la définition du journalisme n’est pas si aisée et surtout pas si statique pour que l’on puisse dire “telle pratique est journalistique, et pas celle-ci”. Certains sociologues sont presque des journalistes tout comme certains journalistes sont presques des sociologues. (vous pouvez remplacer sociologue par n’importe quel nom d’expert).
Je me doute bien que vous en êtes conscient, mais le titre a été repris tellement littéralement sur certains blogs, parfois par des gens qui justement ne font pas la différence, qu’il me semblait bon de nuancer un peu. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à avoir réagit à votre titre…
Antonin,
Vous avez raison, certains journalistes sont bien experts, et on retombe assez vite dans le débat “qui est journaliste, qui ne l’est pas”. Là dessus, je pense que Narvic a écrit tout ce que j’aurais pu dire, et plus!
Mon argument repose plutôt sur un constat: les rédactions n’ont pas, ou plus, les moyens de former des experts. Il faut trouver des moyens de maintenir, voire d’améliorer, la qualité de l’info – la mise en réseau d’expert me semble une bonne solution.
[...] Sur le même sujet : “le futur de l’information réside probablement dans la capacité d’un site à s’appuyer sur une communauté d’experts ET d’internautes avertis (et qualifiés), je suis bien d’accord mais au centre de tout ce maelström, il y a les journalistes et ils ont intérêt à être bons !” Un article brillant déjà croisé sur aaaliens que je me permets de vous recommander à nouveau. L’extrait ci-avant est issu du commentaire de Pierre France à ce brillant billet de Nicolas Kayser-Bril daté du 12 janvier dernier. > Je veux plus être journaliste (c’est la faute à internet) [...]