3 mythes sur les médias russes
Le Monde publiait hier un édito sur la censure à la russe, à la suite d’un avertissement reçu par le quotidien Vedomosti pour un article trop alarmiste sur la crise financière (voir l’article de RFE/RL).
Après 2 mois passés dans la région à discuter média avec ceux qui les font, je trouve que l’article du Monde ne fait que re-marteler une série de clichés, qui se résument à « Russie : pas bien, Poutine : vraiment pas bien ».
D’accord, la Russie s’enfonce dans la dictature, et les journalistes y vivent moins longtemps qu’ailleurs. Mais Poutine n’est pas Amin Dada. Il n’a pas bâillonné les médias avec ses porte-flingues et ses dollars. Sa stratégie est beaucoup plus fine et complexe.
Mythe #1 : Poutine étouffe la presse d’opposition
« Depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, le contrôle des autorités sur les médias n’a cessé de se renforcer. »
Les médias russes n’ont qu’un ennemi, d’après ce qu’on lit en France, et c’est Poutine. Dans les faits, le rôle de la clique au pouvoir est plus subtil.
De l’avis de tous, l’Echo de Moscou reste la radio la plus libre et la plus impertinente du pays. Pourtant, elle est détenue en majorité par Gazprom, où Poutine fait la pluie et le beau temps (la rumeur l’annonçait président de Gazprom cette année).
Conclusion: Poutine ne s’oppose pas aux médias critiques. Au contraire, il les encourage ! Même chose pour Novaya Gazeta (le journal où bossait A. Politovskaya) et les autres titres d’opposition. Le Kremlin a déjà utilisé ses grosses bottes pour fermer NTV et Noviye Izvestia, par exemple. Ceux qui restent servent de soupape pour les mécontents et les intellectuels.
Mythe #2 : Toute critique est impossible
« Les journalistes ne sauraient impunément braver les interdits officiels ou enquêter sur les pratiques douteuses du pouvoir et les turpitudes de ses détenteurs. »
Malgré les assassinats de journalistes, l’investigation et la critique restent possibles. J’ai rencontré à St. Pétersbourg un prof d’université qui écrit régulièrement un édito pour un quotidien régional de la Volga. Lui n’a jamais subit la censure ni l’intimidation. Son journal appartient à un oligarque local désireux de faire entendre des points de vue différents de ceux du gouvernement. Tout le problème reste de trouver un public prêt à écouter.
Roman Shleinov, directeur de l’investigation à Novaya Gazeta, le disait bien, en janvier dernier :
“In the central mass media, you can criticize [President Vladimir] Putin and the Kremlin as much as you like-people just don’t pay enough attention to it” (Utne Reader via at largely)
Les Russes reviennent de 10 siècles de servage, de 60 ans de terreur tsariste suivie de 70 ans de pénurie communiste et de 10 ans de chaos capitaliste. Même s’il faut se méfier des explications culturalistes, les Russes que j’ai rencontrés expliquaient le manque d’intérêt pour la chose publique par la nécessité de survivre.
L’investigation existe. Reste à la financer. Le problème du journalisme en Russie réside plus dans la complexité des modes de financement que dans les pressions du gouvernement. Tout média, avant d’exister, doit s’assurer la protection d’un homme de pouvoir. La plupart du temps, les puissants utilisent leurs médias pour lustrer leur image et celle de leur protecteur. Mais, comme me le disait Anton Nossik, si votre oligarque veut faire du journalisme de qualité, il vous en donnera les moyens.
Mythe #3 : Internet est de moins en moins libre
« Les sites Internet contestataires sont soumis au harcèlement de l’administration. »
Depuis 10 ans, la rumeur veut que Poutine prépare un web à la chinoise. Et depuis 10 ans, tout reste libre. Le nombre de bloggeurs emprisonnés reste très faible comparé aux assassinats de journalistes traditionnels. (Les chiffres varient selon les sources, mais moins de 10 personnes ont été emprisonnées ou tuées suite à une publication en ligne).
Même Anton Krasovsky, bloggeur nihiliste qui m’a affirmé, en me regardant droit dans les yeux, que « rien n’avait changé depuis 1930 dans les médias russes, » a été obligé de reconnaître que le web connaissait moins la censure que les autres médias.
Le harcèlement vient plutôt des organisations nationalistes paragouvernementales, qui inondent les blogs ou les forums de messages pro-Kremlin. Les voix critiques peuvent également être achetées par des entreprises proches de Kremlin, Inc. (voir cet article de RFE/RL).
